Colloque – Résumé des communications

Colloque La France religieuse du jeune (saint) Louis IX. Poissy, 14-15 mars 2014.
Résumé des communications.

- Fabrice Delivré, Maître de conférences à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Science canonique et gouvernement pastoral : l’exemple de Gautier Cornut (v. 1200-v. 1240).

En s’attachant à l’itinéraire d’une figure essentielle du début du règne de Louis IX (1226-1270), celle de Gautier Cornut, chanoine puis doyen du chapitre cathédral de Paris avant d’être élevé au siège métropolitain de Sens (1222/23-1241), le propos vise à dégager les lignes de force d’une carrière entre l’Église et l’État et à saisir, à travers elle, l’essor de la science canonique autant que les multiples facettes du (bon) gouvernement pastoral dans le nord du royaume de France, entre 1200 et 1240. Replacée dans la province de Sens, depuis la seconde moitié du XIIe siècle, l’utriusque scientia legis de Gautier vantée par la Philippide de Guillaume le Breton ainsi que les domaines de compétence de magister G[alterus] Cornuti, administrateur des prévôtés du chapitre de Paris, juge délégué du pape et clerc du roi, définissent un premier horizon d’étude. Le problème de l’accès à l’épiscopat constitue un autre centre d’intérêt. En la matière, il s’agira de mettre en perspective l’échec de Gautier, élu du chapitre Notre-Dame, lors de la difficile succession parisienne de 1219-1220 marquée par la provision de Guillaume de Seignelay, transféré depuis Auxerre, puis le succès éclatant (?) remporté en 1222-1223, qui lui vaut d’occuper la cathèdre laissée vacante par la mort de l’archevêque de Sens Pierre de Corbeil. Les divergences entre le pape Honorius III et le roi Philippe Auguste, le rapport à la science et les effets de l’interdiction de l’enseignement du droit civil à Paris (1219) seront envisagés dans ce cadre. Déployée au plus près de Louis IX, l’action pastorale de Gautier Cornut retiendra enfin l’attention. Seront abordés, en particulier, la tenue des conciles provinciaux – avec une prédilection pour l’édition de 1239, qui a laissé un ensemble de quatorze canons – et la relation établie entre l’archevêque et les reliques de sa cathédrale, sachant que le prélat a été, dans le même temps, un des principaux protagonistes de la translation de la couronne d’épines du Christ dans le royaume de France (1239), un événement majeur dont le souvenir est célébré par l’Historia susceptionis attribuée à Gautier et « l’office de Sens » composé dans son entourage.

- Christine Barralis, Maître de conférences à l’Université de Lorraine (Metz)

Le choix des évêques dans la moitié nord du royaume de France à l’époque de Grégoire IX (1227-1241) : les élections et leur contestation.

Les évêques du Moyen Âge ont constamment tenu une place importante auprès du trône, offrant au roi leurs conseils tant spirituels que politiques, leur éventuel soutien, parfois aussi lui opposant leur puissance. Leur nomination était donc un enjeu important, sur lequel la royauté a tenté de peser de façon plus ou moins forte selon les moments. Déterminer la place tenue par la royauté lors des élections épiscopales, la politique royale vis-à-vis de ces nominations, est donc d’un intérêt de tout premier plan pour comprendre l’échiquier politico-ecclésial sur lequel le jeune Louis IX va être amené à se positionner lors de son accession au pouvoir.

La question est d’autant plus cruciale que le jeune roi grandit à un moment où la doctrine juridique concernant ces nominations achève de se fixer et se stabilise, via les décrets de Latran IV puis les décrétales pontificales rassemblées dans le Liber Extra à l’initiative de Grégoire IX, à l’issue d’un long processus de développement des pratiques électives, commencé lors de la réforme grégorienne et s’achevant au milieu du XIIIe siècle. Le siècle courant de 1140 à 1230 voit notamment se développer le rôle de la curie pontificale dans les élections épiscopales, comme d’ailleurs dans l’ensemble du fonctionnement ecclésial, comme l’a souligné F.-R. Erkens. Face à ces évolutions, les Plantagenêts ont tenté, dans l’Ouest du royaume, de maintenir un contrôle fort sur le choix des évêques (cf. les recherches de J. Peltzer sur la période allant jusqu’en 1230), tandis que l’historiographie traditionnelle montre une royauté capétienne plus respectueuse de la liberté élective au début du XIIIe siècle. Mais qu’en est-il exactement après la mort de Philippe Auguste, alors que la royauté tente d’affermir son autorité sur les grands princes et les territoires nouvellement intégrés au domaine ? Un bilan de la situation et des pratiques dans les années 1230 s’imposait donc, et le pontificat de Grégoire IX (1227-1241) en est le cadre idéal. Pour des raisons de temps, ce bilan sera limité aux diocèses de la moitié Nord du royaume lors de la communication orale (provinces de Reims, Rouen, Sens, Tours, auxquelles s’ajouteront les quatre diocèses français de la province de Lyon : Autun, Chalon-sur-Saône, Langres, Mâcon).

À travers un panorama des pratiques électives et des difficultés d’application qu’elles rencontrent, nous aborderons donc le problème du poids des princes (roi mais aussi ducs et aristocraties locales), de l’interventionnisme pontifical, des liens qui peuvent se nouer entre les deux, mais aussi du positionnement des élites cléricales (archevêques, évêques, chapitres cathédraux) sur ces questions.

 - Nathalie Gorochov, Professeur à l’Université de Paris Est-Créteil

Les universités du royaume de France au temps du jeune Louis IX (1214-1231).

C’est un fait bien connu : les premières universités d’Europe sont nées entre 1200 et 1250, au moment de la jeunesse du roi Louis IX. Les nations estudiantines bolonaises se transforment en universitates vers 1200 ; l’université d’Oxford et l’université de Paris, puis celle de Montpellier, qui se sont organisées dans les premières années du XIIIe siècle, reçoivent des statuts ou règlements rédigés par des légats respectivement en 1214, 1215, et 1220. Padoue naît d’une migration bolonaise en 1222, et la fondation de l’université de Toulouse est prévue par le traité de Paris, en 1229. Si l’on examine les actes relatifs aux plus anciennes universités françaises, on n’y rencontre guère le jeune roi Louis IX ou sa mère qui semblent avoir été globalement indifférents, voire hostiles, à la nouvelle institution soutenue par les papes Innocent III (1198-1216), Honorius III (1216-1227), Grégoire IX (1227-1241). Ainsi, le pouvoir royal ne fait rien pour éviter la grande grève de l’université de Paris, crise majeure résolue par la bulle pontificale de Grégoire IX Parens Scientiarum. Dans le même temps, le roi Louis IX, avec les années, prend lentement conscience de l’importance de l’institution universitaire et des hommes qui y sont passés, comme le révèle la prosopographie des maîtres et étudiants avant 1250, qui semblent avoir été de plus en plus présents dans son entourage.

 

 - Catherine Vincent, Professeur à l’Université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, membre sénior de l’Institut Universitaire de France

Le renouveau spirituel dans le royaume de France au tournant des XIIe et XIIIe siècles : l’exemple de sainte Alpais de Cudot.

Alpais de Cudot (morte en 1211) est une jeune paysanne du diocèse de Sens dont la réputation de sainteté fut grande aux derniers siècles du Moyen Âge, étendue bien au-delà des frontières du royaume de France jusque dans l’Empire et en Angleterre. Après une jeunesse de rude travail aux champs durant laquelle elle fit vœu de virginité, elle fut atteinte d’une grave maladie (la lèpre ?) qui la laissa dans un état de paralysie tel qu’elle devait demeurer en permanence alitée et se trouvait dans l’incapacité d’absorber la moindre nourriture, sauf l’eucharistie. Mais elle fut gratifiée de visions et de dons extraordinaires — extase, bilocation et clairvoyance dans les consciences, sans parler de ses capacités miraculeuses — qui lui attirèrent de nombreuses visites, de la part tant d’hommes d’Église que de laïcs. L’archevêque de Sens plaça auprès d’elle une petite communauté de chanoines réguliers ; de même, plusieurs moines de l’abbaye cistercienne voisine des Écharlis comptèrent parmi ses proches, au point que l’un d’eux écrivit sa Vie, avant même son décès.

Ce document hagiographique, auquel font écho de nombreuses mentions de la vie de sainte Alpais dans des sources du XIIIe siècle (chroniques et œuvres hagiographiques), retrace un destin exceptionnel qui a déjà retenu l’attention des historiens et des anthropologues du religieux, notamment de Caroline Bynum, en raison du rapport singulier entretenu par la sainte avec la nourriture. Il est vrai que ce n’est pas le moindre mérite de cette Vita que de montrer que les diocèses du nord du royaume de France n’ont pas été totalement étrangers à la spiritualité pénitentielle féminine, mieux connue en Italie et dans les Flandres où elle s’est brillamment et abondamment illustrée en de nombreuses figures.

Mais l’historiographie s’est moins longuement penchée sur le contenu des conseils spirituels, révélations et visions de la sainte, sauf sur la dimension cosmique de ces dernières. Or à considérer les développements de la Vita, il apparaît qu’y sont abordés tous les grands problèmes dogmatiques, spirituels et pastoraux qui traversèrent ces années de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe, durant lesquelles ont mûri les décisions conciliaires retenues lors du IVe concile du Latran (1215) et l’élan pastoral qui s’ensuivit. C’est donc une visionnaire en prise totale avec son temps que présente son hagiographe, une femme apte à dialoguer avec de nombreux membres du clergé, à la sensibilité exacerbée pour ses proches et pour l’Église, attentive aux aspirations et aux questions suscitées par les débats relatifs au processus pénitentiel, au réalisme eucharistique ou aux fins dernières.

Depuis la métropole sénonaise, dont dépend le siège Paris, un moine cistercien livre ainsi témoignage tout à fait suggestif sur la France religieuse dans laquelle a évolué l’entourage du futur saint Louis.

- Alexis Grelois, Maître de conférences à l’Université de Rouen

Blanche de Castille, Louis IX et la mode du monachisme cistercien au féminin durant la première moitié du XIIIe siècle.

L’historiographie américaine a récemment appliqué le concept de fashion à la vie religieuse. Il ne s’agit bien entendu pas de réduire la générosité des fondateurs et autres bienfaiteurs à des phénomènes ostentatoires aussi futiles que passagers, mais d’étudier la variabilité et l’évolution dans le temps des dons reçus par les établissements réguliers en fonction de leur type, et, réciproquement, les moyens déployés par ces établissements pour gagner ou tenter de regagner la générosité des fidèles.

À partir de la fin du XIe siècle et singulièrement au XIIIe, l’apparition régulière de nouvelles formes de vie religieuse, institutionnalisées pour une partie d’entre elles en ordres, offrit aux donateurs des choix nouveaux, ce qui eut aussi pour effet de les détourner fréquemment des monastères que leurs ancêtres avaient dotés. Après avoir éclipsé Cluny au cours du XIIe siècle, l’ordre cistercien subit lui-même la concurrence des ordres mendiants pendant le siècle suivant. Il connut cependant un regain avec la multiplication de ses monastères féminins à partir de 1190 environ.

Blanche de Castille et son fils Louis IX comptèrent parmi les bienfaiteurs les plus prestigieux de l’ordre cistercien. S’ils sont bien connus comme les fondateurs de Royaumont, de Maubuisson et du Lys, le père Anselme Dimier avait rappelé leurs interventions en faveur de nombreuses autres communautés cisterciennes, en particulier féminines, comme Saint-Antoine-des-Champs près de Paris, Biaches-lès-Péronne ou encore Saint-Loup-lès-Orléans.

Exceptionnelle par son ampleur, cette générosité n’était pas sans antécédent. Depuis Louis VI, les rois de France s’étaient impliqués dans la création de quelques abbayes cisterciennes (Chaalis, Longpont, Barbeaux). Quant au père de Blanche, Alphonse VIII, il s’était illustré par la fondation d’un monastère de moniales exceptionnel près de Burgos, Las Huelgas.Le rôle joué par Blanche de Castille et d’autres infantes espagnoles (comme sa cousine Blanche de Navarre) dans le développement du monachisme cistercien féminin invite à ce sujet à s’interroger sur l’existence d’une « mode » d’inspiration castillane.

Cependant, pas plus que dans la péninsule Ibérique, les membres de la famille régnante française ne furent à l’origine de l’engouement pour ce mode de vie religieuse. Au contraire, leurs fondations se distinguent par leur caractère tardif, presque anachronique. La fondation du Lys-lès-Melun, le premier départ de Louis IX pour la croisade et la mort de sa mère marquèrent ainsi la fin de l’expansion cistercienne dans le royaume de France.

Il convient donc de s’interroger sur le « conservatisme » relatif des orientations religieuses de Blanche et de son fils avant le tournant de 1248-1254. Mais il s’agit surtout de chercher à cerner le statut de l’ordre cistercien en France durant la première moitié du XIIIe siècle, période trop souvent négligée dans l’histoire des moines blancs, qui avaient certes renoncé partiellement au faire-valoir direct, mais qui n’en continuaient cependant pas moins à apparaître au jeune Louis IX comme des modèles de pauvreté et d’humilité.

- Anne Reltgen-Tallon, Maître de conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne (Amiens)

La présence mendiante en France avant le milieu du XIIIe siècle : l’exemple dominicain.

A la date probable de la naissance du futur saint Louis, en 1214, l’Ordre des frères Prêcheurs n’existe pas encore en tant que tel, mais seulement sous la forme d’un collège de prédicateurs diocésains placés sous l’autorité de l’évêque Foulques de Toulouse et dirigés par un chanoine régulier, sous-prieur du chapitre cathédral d’Osma en Castille, qui, depuis près de dix ans, œuvre à la prédication anti-hérétique dans le Languedoc « cathare » : Dominique de Caleruega. Toutefois, les premières années de vie du jeune Louis coïncident avec un tournant majeur dans l’histoire de la nouvelle institution, appelée à se transformer en quelques années, sous la double pression de la papauté et de l’histoire politique du Toulousain, en un ordre religieux à part entière à l’échelle de la chrétienté – et même au-delà des frontières de celle-ci grâce à ses entreprises missionnaires. Cette transformation, par ailleurs, se double d’un élargissement de sa mission anti-hérétique à une vocation pastorale plus large, nécessitant une formation universitaire poussée.

C’est d’ailleurs avec ce visage que se présentent les premiers frères envoyés dans la France du Nord par celui qui allait bientôt devenir saint Dominique, et d’abord à Paris où, précisément, ils étaient avant tout censés aller s’instruire auprès des plus grands maîtres en théologie de leur temps. Le succès de la fondation explique ensuite un premier essaimage assez rapide et, le plus souvent, bien accueilli dans le lieu des nouvelles implantations, sans que soit a priori fait le rapport entre les frère Prêcheurs et la lutte anti-hérétique.

Leur association à celle-ci, beaucoup plus présente dans le Midi français, n’a cependant pas épargné le Nord du royaume, notamment au moment de l’entrée en scène d’un personnage comme Robert le Bougre. Il semble néanmoins que l’orientation résolument scolaire précocement adoptée par les dirigeants dominicains prime sur les autres facettes de l’identité dominicaine dans la perception que l’on peut avoir de celle-ci en ces temps et en ces lieux. Ce fut en tous cas probablement ainsi qu’ils apparurent aux yeux de Louis IX, si l’on en juge par la qualité du seul Prêcheur avec qui il soit avéré qu’il entretenait une relation étroite dès avant son départ en croisade (c’est-à-dire la date-charnière dans l’histoire de son règne à partir de laquelle, entre autres choses, celui-ci devint nettement plus marqué par une influence majeure des Ordres mendiants) : Vincent de Beauvais, en effet, n’était évidemment pas le plus grand théologien de son temps ; il n’en était pas moins un enseignant, et, en cela, sans doute l’archétype du parfait Prêcheur au XIIIe siècle.

- Yves Gallet, Maître de conférences HDR à l’Université de Bretagne occidentale (Brest)

La culture architecturale du jeune Louis IX.

En 1964 (750 ans après la naissance de Louis IX que nous commémorons aujourd’hui), l’historien de l’art américain Robert Branner publiait un ouvrage remarqué dont la thèse principale était la suivante : Louis IX en personne aurait favorisé l’éclosion d’un style architectural propre à la royauté capétienne ; ce Court Style, style de cour ou style « curial », se serait distingué par ses qualités d’élégance, de raffinement, de sophistication dans le traitement de la structure comme des formes de détail. Cette thèse a été aussi passionnément débattue qu’elle avait été exposée. Après de nombreux historiens et historiens de l’art, Jacques Le Goff l’a brièvement révoquée en doute, concluant, en 1996, que nous ne savions « rien » des goûts esthétiques de Louis IX. On peut néanmoins s’interroger sur l’environnement artistique (et, en particulier, monumental) dans lequel a grandi le jeune roi et dans lequel il a formé son goût, son jugement, bref, sa « culture architecturale », d’autant que certains des plus importants chantiers de l’époque sont directement associés à son nom.

- Denise Borlée, Maître de conférences à l’Université de Strasbourg

Les principaux thèmes iconographiques dans la sculpture monumentale au temps de saint Louis.

Parallèlement à l’ample mouvement de reconstruction qui toucha, à partir des années 1130-1140, de très nombreux édifices religieux en Île-de-France et dans les contrées circonvoisines, le développement du décor sculpté, engagé dès le début du XIIe siècle, se poursuivit, notamment au point de passage symbolique de la porte, en adéquation avec les dimensions nouvelles, toujours plus impressionnantes, données aux monuments d’importance.

Si d’une manière générale la sculpture religieuse du Moyen Âge, à la fois reflet sur terre des splendeurs de la Création et illustration des textes saints, tient une double fonction, les réalisations de la période gothique – du XIIIe siècle en particulier – manifestent clairement une prise de conscience accrue de la portée des images et de leur rôle didactique, renforcés par l’adoption d’un langage empreint d’un naturalisme de plus en plus accentué.

Nous évoquerons en premier lieu les principales thématiques illustrées aux portails, parmi lesquelles figure, comme à la période précédente, celui du Jugement dernier auquel est toutefois souvent associé le thème de la Passion. Dans une telle configuration, le Couronnement de la Vierge constitue en revanche une nouveauté qui va connaître un grand succès parallèlement au développement du culte marial.

À la lumière des différents exemples puisés au sein d’une vaste production, nous envisagerons ensuite le cas particulier du portail de l’église de Villeneuve-l’Archevêque où Louis IX accueillit en 1239 sa « sainte acquisition », la couronne d’épines. Là, les façons singulières de traiter un thème iconographique devenu traditionnel pourraient inviter à voir, mêlé au Couronnement de la Vierge, le souvenir de l’évènement inscrit à jamais au portail du modeste édifice. Puis, nous nous interrogerons sur les choix iconographiques retenus pour le décor sculpté conservé (statues d’apôtres) ou disparu (tympans des portails inférieur et supérieur) de la Sainte-Chapelle, alors que la vitrerie à nulle autre pareille de la chapelle haute explicite véritablement le dessein du roi.

- Lindy Grant, Professeur à l’University of Reading

Sancta radix. Blanche of Castille and the family of St Louis.

 Charles of Anjou referred to Blanche of Castille as the ‘sacred root’, the ‘sancta radix’, of the Capetian family in his deposition for the canonisation of his brother, St Louis. St Louis was not the only candidate for sanctity in the family – so was his sister, Isabelle, the foundress of an order for Franciscan nuns. The fact that there are hagiographical accounts of both Louis and Isabelle mean that we have an unusually intimate view of St Louis and his family. This intimate view can be filled out by information from royal household accounts. Nevertheless, our understanding of the family is very uneven. St Louis’ brothers, Robert of Artois, Alphonse of Poitiers and Charles of Anjou did not attract the same interest in their family life by chroniclers. As for the other members of the family, we do not even know quite how many siblings St Louis had, and we do not know when most of them died.

I go on to try to enumerate the siblings. It was a sickly family, and I discuss the deaths, burials, tombs and commemorations of the younger siblings of St Louis. I discuss the relationships between the siblings – at least insofar as we can infer them from the hagiographies of Louis and Isabelle. Louis and Isabelle were very different from their more worldly siblings. Louis and Isabelle were both influenced by ascetic and extreme Franciscan ideals. Their siblings enjoyed the worldly, courtly life – as indeed did Blanche; and they did not indulge in such an extreme Franciscan ideal. But it would be unwise to question the depth of their piety, just because its manifestations were more in line with those of other pious supporters of the mendicants, like Blanche herself, Henry III or Simon de Montfort. Moreover, we know that Louis was particularly close to his brother Robert of Artois, who seems almost his opposite – a warrior who loved minstrels, with a schoolboy sense of humour. As for religious devotion in the Capetian family – it was much more varied in focus than it is usually presented as being.

The family was not just a nuclear family, but included a large number of cousins, especially Blanche’s often much loved nieces and nephews.

I end by discussing the image of the royal house as a perfect family. This seems to be an invention of Blanche – but it is a powerful, and politically useful, image for a woman who could present herself as the mother of a family and the mother of a people. It is an image which developed in contradistinction to the dysfunctional families of Philip Augustus or the Angevin kings; it might have owed something to her own Castilian family, but must also have been modelled on the Holy Family.

 - Patrick Demouy, professeur à l’Université de Reims-Champagne-Ardennes

La cérémonie du sacre de Louis IX dans la cathédrale de Reims.

 La mort inattendue de Louis VIII dans la force de l’âge laissait la couronne à un héritier de douze ans, placé sous le « bail et tutelle » de sa mère Blanche de Castille. Or celle-ci, dépourvue d’une puissante parenté dans le royaume, ne pouvait s’appuyer que sur les fidèles conseillers de son époux, dévoués avant tout à la dynastie, à la continuité et à la consolidation du gouvernement qu’ils assumaient eux-mêmes depuis le temps de Philippe Auguste. Ils ne voulaient pas que la minorité du souverain redonnât vigueur aux barons. C’est pourquoi il fallait faire vite pour que le jeune garçon fût un roi accompli, légitimé, investi de la grâce de Dieu, au sens propre sacré, c’est-à-dire intouchable.

L’interrègne n’a duré que trois semaines et il a fallu organiser vite une cérémonie sans doute moins fastueuse que la précédente. Le 29 novembre 1226, la cathédrale de Reims, de surcroît, était en chantier. Il faut imaginer un espace réduit en longueur et en hauteur, par l’absence du clair étage et des voûtes.

Il n’existe pas de récit du sacre. A partir des manuscrits liturgiques conservés à Reims et en utilisant-avec modération-le fameux Ordo dit de Saint Louis (BnF, ms.lat. 1246), qui est postérieur d’un quart de siècle, il est possible de proposer des hypothèses pour le déroulement de la cérémonie et, à la suite d’Hervé Pinoteau, pour les insignes de la royauté qui furent remis au jeune prince.

 - Jean-François Moufflet, Archives de France

Les chemins de la piété : l’influence de la foi sur les itinéraires de Louis IX.

On sait à quel point la foi chrétienne a influencé saint Louis sur sa conception et sa pratique du pouvoir : enquêtes sur les torts commis par ses officiers et grande ordonnance de réforme du royaume visant à moraliser leur comportement, ordonnance contre le blasphème et intransigeance du roi sur le comportement de son entourage, importance de faire respecter le droit des gens d’Église comme des plus faibles et importance considérable acquise par la justice royale…

Cette communication propose d’analyser à travers le prisme de cette foi, qui a eu d’importantes conséquences sur l’évolution du pouvoir sous saint Louis, une autre réalité fondamentale de l’exercice du pouvoir royal au xiiie siècle : l’itinérance. Pratique pluriséculaire conduisant le roi et sa cour à se déplacer fréquemment d’un palais à l’autre, il s’agira dans cet exposé d’énoncer en premier lieu les logiques profondes qui modèlent les trajets de la curia regis.

Saint Louis, qui semble résider d’ordinaire dans les régions les plus anciennes du domaine capétien, doit néanmoins relever les défis politiques et militaires liés à l’intégration de nouveaux territoires qui offrent à la dynastie capétienne une emprise géographique nouvelle sur le royaume de France. À ce titre, des déplacements extraordinaires hors de l’ancien domaine ont également lieu.

Ce contexte énoncé, la communication se concentrera dans un second temps sur l’importance de la foi sur les trajets, aussi bien ordinaires qu’extraordinaires. Les sources narratives soulignent à plusieurs reprises le goût du roi pour la visite d’établissements religieux et les pèlerinages. Cet attrait peut-il avoir influencé fortement la logique des itinéraires et infléchi les pratiques de ses prédécesseurs ?

À l’aune de ce que peuvent nous apporter les autres sources, diplomatiques et comptables en particulier, l’exposé s’interrogera sur l’originalité de l’itinérance de saint Louis, notamment au regard des autres rois du xiiie siècle.

 - Lydwine Scordia, Maître de conférences à l’Université de Rouen

L’amour est-il une vertu du jeune roi Louis IX ?

Comment distinguer Louis IX dans la chaîne des rois de France ? A bien des égards, Louis apparaît comme un héritier largement conditionné par ses prédécesseurs et les canons du temps. Arc-bouté entre modèles passés et aspirations eschatologiques, le jeune roi Louis affirme son unicité, comme nous le verrons en confrontant les modèles aux réalités et en dégageant une vertu plus spécialement choyée par ce prince : l’amour. Mais quelle est la nature de cet amour ?

Louis naît en avril 1214, quelques mois avant la victoire de Bouvines. Une grande année pour le roi Philippe Auguste qui a vaincu la coalition des Impériaux et des barons financée par l’Angleterre, et qui voit aussi sa lignée assumer ses fonctions : son fils, le futur Louis VIII, combat les seigneurs révoltés et engendre des fils (Philippe en 1209 et notre Saint Louis). Le jeune prince a la chance de disposer de modèles familiaux vivants : son grand-père, son père et surtout sa mère Blanche de Castille, en plus des traités formateurs. Et l’on sait à quel point le monde médiéval privilégie l’éducation par l’exemple aux lectures théoriques. La mort de son père Louis VIII en 1226 fait de Louis un roi qui n’est plus un enfant sous la garde et tutelle de Blanche de Castille. Vient le temps de la confrontation des modèles aux réalités.

Dans la première partie de son règne, c’est-à-dire avant le départ en croisade en 1248, Louis IX s’impose à ses barons et aux prélats dans le cadre du royaume de France et aux pouvoirs universels (pape et empereur) dans le cadre de la chrétienté latine. Une obsession de justice et de paix anime Louis IX dans et hors du royaume : l’union des régnicoles autour d’un roi en paix avec les princes chrétiens étant la condition majeure du lancement d’une nouvelle croisade.

Dans ce contexte, les chroniques comme les traités, les actes royaux comme les commentaires exégétiques et les sermons, toutes les sources disponibles, témoignent de la fréquence d’un mot, « l’amour », qui apparaît comme une clé des idéaux royaux de justice et de paix dans la France de la première moitié du XIIIe siècle. Mais comment définir l’amour du roi pour Dieu, les princes, les barons, les religieux, les pauvres, le peuple ? Quel que soit l’objet de l’amour du roi, c’est toujours le même mot « amour » qui est employé. S’agit-il d’un sentiment, d’une vertu, d’une passion, d’une émotion ? Et comment expliquer son omniprésence ?

- Marie Dejoux, Pensionnaire de la Fondation Thiers (Paris)

Ob scrupulum conscientiae evitandum, les enquêtes de réparation de Louis IX.

En 1247, avant son premier départ à la croisade, Louis IX ordonna de vastes enquêtes pour recueillir les plaintes de ses sujets sur les exactions commises par son administration, celle de ses prédécesseurs et celle de ses officiers. Une partie d’entre elles était en outre dirigée vers la restitution des intérêts usuraires prélevés par les créanciers juifs.Sur place, on établissait par l’enquête la véracité des griefs collectés, puis l’on réparait  financièrement les dommages attestés : les enquêteurs sont désignés comme étant « in negocio restitutionum et emendacionum ». De là vient la terminologie d’enquête de réparation, insistant sur la spécificité de telles investigations.

La volonté de promouvoir la justice royale dans des terres parfois récemment conquises et plus immédiatement, celle de pacifier le royaume de France avant le départ du roi à la croisade, sont évidentes. Toutefois, l’extension de l’enquête aux fautes commises par le roi en personne et par ses prédécesseurs signale également une forte visée pénitentielle. Ordonnées au nom du salut du roi, ces enquêtes sont clairement présentées par Louis IX, dans les directives qu’il remet à ses enquêteurs, comme un moyen de racheter son âme. Relevant d’une conception privative du pouvoir royal, elles sont l’incarnation d’une véritable « comptabilité de l’au-delà », puisant son origine dans la théorie ecclésiale de restitution des biens mal acquis. De fait et à compter du XIIIe siècle, la restitution des male ablata devint un préalable obligatoire à toute absolution et la Chrétienté toute entière semble animée par une « passion de restituer » identifiée par G. Todeschini.

Pour expliquer le geste inédit de Louis IX, plusieurs fils d’interprétation seront successivement tressés : la dévotion personnelle du roi (organisée autour d’une pratique quotidienne de la confession), sa proximité avec les ordres mendiants (dans lesquels il recrute une partie de son cercle intellectuel, mais surtout, ses confesseurs et certains enquêteurs), la nécessité faite aux croisés de se mettre en état de grâce avant le départ en Terre Sainte, mais également la pratique testamentaire des Grands – articulée à partir du XIIIe siècle autour de la réparation des torts et de la restitution des biens mal acquis.

- Xavier Hélary, Maître de conférences HDR à l’Université de Paris-Sorbonne

Cum essem in vinculis apud Damascum : la croisade dans la famille capétienne et dans la chevalerie d’Ile-de-France au début du XIIIe siècle.

 Saint Louis a pris la croix à deux reprises. Les échecs des deux expéditions qu’il a conduites, en Égypte puis en Tunisie, n’ont pas entaché durablement son prestige. Au contraire, la famille capétienne devient, à partir de Saint Louis, et pour un demi-siècle au moins, le pilier principal de la défense de la Terre sainte puis le vecteur d’une possible reconquête, d’autant plus facilement que la croisade semble alors avoir trouvé son réservoir principal dans la noblesse du domaine royal et, plus largement, de la moitié septentrionale du royaume de France. La communication se propose d’étudier cet âge d’or de la croisade qu’est la première moitié du XIIIe siècle, en se focalisant sur la famille capétienne et sur la noblesse d’Ile-de-France. Les évolutions qui caractérisent la fin du siècle, la mainmise royale et capétienne sur la croisade et le désintérêt au moins relatif de la chevalerie pour les expéditions de Terre sainte trouvent-elles leur explication dans les décennies antérieures ?

 - Christian Grasso, post-doctorant Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris)

La prédication de la croisade orientale à l’époque du pontificat d’Honorius III (1216-1227) : enjeux et stratégies de la communication.

L’objet principal de l’exposé est l’analyse de la politique adoptée par le pape Honorius III (1216-1227) en relation à la promotion de la croisade orientale. Sur la base de l’étude des registres de la chancellerie pontificale, l’exposé essaiera de mettre en évidence la stratégie adoptée par la papauté pour l’affirmation de son propre contrôle sur les expéditions visant à libérer la Terre Sainte. Dans cette stratégie, la place réservée à l’élaboration et à la diffusion du message pour la croisade a été centrale. Honorius III a développé son action à travers l’envoi des lettres dans les différentes régions de la Chrétienté et à travers la création d’un réseau de collaborateurs actifs sur le terrain. De cette façon, le pape visait à atteindre deux objectifs principaux. En premier lieu, le renforcement du contrôle sur la prédication, dont la pratique et la normative furent par la papauté soigneusement réglementés. En deuxième lieu, la redéfinition à la fois théologique et juridique de la croisade.

De cette relation étroite qui se développe entre papauté et croisade pendant le pontificat d’Honorius III, l’exposé veut dévoiler la nature et les caractéristiques afin de montrer son importance soit pour l’histoire de l’institution pontificale soit pour la création d’une véritable «spiritualité de la croisade» qui a marqué en profondeur le XIIIe siècle.

- Pascal Montaubin, maître de conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne (Amiens)

Réforme ecclésiastique et préparation de la croisade : la légation française du cardinal Eudes de Châteauroux (1245-1248).

En prenant la croix fin 1244, Louis IX s’engageait dans une démarche personnelle et entraînait son royaume à sa suite, mais il ne s’agissait pas uniquement d’une expédition militaire visant à reprendre Jérusalem aux musulmans ; le roi avait besoin de la coopération du pape pour la transformer en pèlerinage pourvoyeur d’indulgences et en faire ce que nous appelons une « croisade ». C’est pourquoi le souverain capétien demanda à Innocent IV la nomination d’un légat – un titulaire d’office trop souvent négligé dans l’historiographie sur les croisades. Le choix, certainement commun, se porta sur le berrichon Eudes de Châteauroux, tout nouveau cardinal-évêque de Tusculum (1244-1273), qui venait à peine de rejoindre la curie romaine réfugiée à Lyon, après une importante carrière parisienne comme maître en théologie à l’Université et chancelier de Notre-Dame.

Ce personnage a été l’objet de plusieurs études solides, portant surtout sur son abondante production de sermons (thèse et articles d’Alexis Charansonnet principalement). La présente communication s’intéressera à un épisode de sa longue carrière que l’on peut suivre des années 1220 à sa mort en 1273 : la légation qu’il accomplit dans le royaume de France d’août 1245 à août 1248, avant d’accompagner l’armée croisée en Orient jusqu’en 1254.

La mission principale de ce représentant du Siège apostolique consistait à préparer spirituellement et financièrement la grande expédition programmée par Louis IX. Par la prédication, il fallait persuader les chevaliers de s’enrôler pour combattre, les clercs et le reste de la population de contribuer financièrement à l’effort de guerre. La tâche impliquait de mettre en place le système de protection juridique des croisés, mais aussi de superviser le vaste réseau des collecteurs pontificaux qui prélevaient les taxes et rassemblaient les dons pour financer la croisade. Mais Eudes de Châteauroux eut aussi à cœur de réformer plusieurs églises du royaume, en particulier – et c’est un trait assez original – des chapitres séculiers de cathédrales et de collégiales, ne négligeant ainsi pas l’effort spirituel nécessaire à la préparation du pèlerinage d’Outremer. Ces tâches impliquèrent de nombreux déplacements qui conduisirent le légat à parcourir la moitié nord du royaume, du Berry à la Flandre, avec de fréquents séjours à la cour capétienne à Paris et dans ses environs.

Le contexte politique rendait la mission difficile. Le conflit entre les irréconciliables empereur Frédéric II et pape Innocent IV, les plaintes des barons contre la puissance temporelle du clergé et celles de l’Eglise de France contre les conséquences de la centralisation pontificale obligèrent le légat à louvoyer entre bien des écueils. Mais partageant des idéaux religieux en phase avec ceux de Louis IX, il conserva sa confiance, si bien que le pape lui attribua en 1248 la légation pour l’Outremer, lui permettant ainsi d’accompagner en son nom le roi de France et l’armée croisée durant six périlleuses années en Orient.